Marc Morel · Programs · 10 min de lecture

Piège 1 - La vitesse

Les requins ont les films. Les moustiques ont les victimes. Les programmes meurent rarement d'un échec spectaculaire, mais de mille oui raisonnables. Les dix visages du piège de la vitesse, et comment tenir un cap.

L’animal le plus meurtrier de la planète

Une chaude nuit d’été, la fenêtre ouverte, tout le monde dort. Puis un sifflement ténu tourne autour de votre oreille. Lumière allumée : rien. Lumière éteinte : il revient. À deux heures du matin, vous êtes debout sur le lit avec une pantoufle, vaincu par quelques milligrammes d’insecte.

Les requins ont droit aux films et à une semaine de télévision chaque été, et pourtant ils tuent une poignée de personnes par an. Le moustique est l’animal le plus meurtrier de la planète : le paludisme à lui seul, qu’il transmet, tue plus d’un demi-million de personnes par an, pour la plupart de jeunes enfants.

Le danger que nous craignons est rarement celui qui nous tue. Nous surveillons l’eau en guettant les ailerons, pendant que quelque chose de minuscule fait les vrais dégâts, une piqûre à la fois.

Mourir de mille oui

En 25 ans, j’ai vu plusieurs grands programmes échouer. Des budgets sérieux, des équipes talentueuses, un soutien de la direction. Les post-mortems trouvaient presque toujours un requin : trop cher, trop lent, de mauvaise qualité, sur-conçu. Ces verdicts étaient rarement faux. Ils étaient souvent incomplets.

Personne ne décide jamais de perdre le cap. Cela arrive un oui raisonnable à la fois. Peut-on juste ajouter ça pour la démo au régulateur ? Oui, c’est petit. Le nouveau sponsor aimerait une version mobile-first. Oui, on peut faire tourner les deux un moment. Peut-on aussi faire un pilote en Espagne ? Oui, c’est le même produit.

Chaque piqûre est inoffensive. Ensemble, elles transmettent la maladie : du travail commencé et jamais terminé, des priorités qui ne tiennent jamais en place, et des équipes qui apprennent que la direction est négociable. Les budgets s’éparpillent sur une douzaine de produits à moitié construits. Les équipes se couvrent, attendent ou construisent deux fois. Les architectes dessinent des routes dans toutes les directions, parce que personne n’en a choisi une. Et quand le programme finit par échouer, il échoue sur le coût, la vitesse et la qualité, exactement là où le post-mortem regardera.

C’est cela, le piège de la vitesse : commencer plus qu’on ne peut finir, et changer de direction plus vite qu’on ne peut arriver.

Les dix visages du piège

Dix formes, en trois familles : ce qu’on commence, ce qu’on laisse entrer, et ce que cela coûte. La plupart des programmes sans cap en présentent quatre ou cinq.

Ce qu’on commence

  • Trop de fronts ouverts. Douze initiatives stratégiques pour une organisation qui en termine trois par an. Chacune a un sponsor, une ligne budgétaire et une présentation de lancement ; aucune n’a les personnes dont elle a besoin.
  • Une feuille de route de démarrages. La feuille de route montre quand les choses commencent, jamais quand elles finissent. L’avancement est rapporté comme « lancé », alors commencer donne l’impression de livrer.
  • Tout est priorité un. Quand chaque initiative est critique, aucune ne l’est. Les équipes fixent discrètement leurs propres priorités, et elles correspondent rarement à celles du sponsor.

Ce qu’on laisse entrer

  • Le petit oui raisonnable. Une démo pour le régulateur, une demande d’un client clé, un quick win pour le conseil d’administration. Chaque ajout est trop petit pour être refusé, et personne ne fait le total.
  • Le virage du nouveau sponsor. Un nouveau dirigeant arrive et veut laisser sa marque sur le programme. La direction change, les raisons non.
  • Deux versions en parallèle. Au lieu de choisir, le programme construit les deux : web-first et mobile-first, l’ancien processus et le nouveau, « pour un temps ». Ce temps ne finit jamais.

Ce que cela coûte

  • Les initiatives zombies. Du travail que personne n’a arrêté et que personne ne finance correctement. Il continue de tourner « au cas où », en consommant des personnes, de l’infrastructure et de l’attention.
  • La taxe du changement de contexte. Des personnes réparties sur quatre ou cinq engagements passent plus de temps à recharger le contexte qu’à faire le travail.
  • Des files pleines, un flux lent. Tout est en cours, donc tout attend autre chose. Les délais s’allongent, alors même que tout le monde est occupé.
  • La vitesse prise pour une direction. Les courbes de vélocité montent, les démos sont superbes, et le programme n’est pas plus proche de son résultat qu’il y a six mois.

Compter les piqûres

L’essaim a un nom en ingénierie : le travail en cours. Il est invisible sur une feuille de route, parce qu’une feuille de route montre ce que nous avons commencé, pas ce que nous avons terminé. Deux lois simples le rendent visible.

La file d’attente. La loi de Little dit que le temps moyen qu’un élément de travail passe dans un système est égal au travail en cours divisé par le débit. Menez douze initiatives avec la capacité d’en terminer trois par an, et chacune prend en moyenne quatre ans. Menez-en six, et les mêmes personnes terminent chacune en deux ans. Personne ne travaille plus dur. La valeur arrive simplement plus tôt, parce qu’une initiative inachevée ne livre rien.

La taxe du changement de contexte. Gerald Weinberg a estimé ce qui se passe quand une personne ou une équipe porte plusieurs projets à la fois. Chaque projet supplémentaire coûte du temps passé à recharger le contexte :

Projets en parallèleTemps par projetTemps perdu en changements de contexte
1100 %0 %
240 %20 %
320 %40 %
410 %60 %
55 %75 %

Prenez ces chiffres comme un ordre de grandeur. C’est la forme qui compte : au-delà de trois engagements en parallèle, l’essentiel de la semaine d’une équipe part à chasser les moustiques, pas à construire.

Un dernier détail tiré de la biologie, parce qu’il tombe trop bien. Les moustiques vous trouvent grâce au dioxyde de carbone que vous expirez : plus vous respirez fort, plus vous les attirez. Les organisations fonctionnent de la même façon. Un programme occupé et bien financé respire fort, et attire toutes les nouvelles demandes du bâtiment.

Signaux précoces

On peut entendre le sifflement bien avant la démangeaison :

  • Plus d’initiatives sont ouvertes que l’organisation n’en termine en un an.
  • Personne ne peut nommer le résultat unique que le programme existe pour faire bouger.
  • La feuille de route montre des dates de début, pas des dates de fin.
  • Les gens travaillent sur quatre initiatives ou plus à la fois.
  • Quand deux initiatives entrent en conflit, personne ne peut dire laquelle l’emporte.
  • L’ancien travail continue de tourner « au cas où » après un changement de direction.
  • Un nouveau sponsor est arrivé, et les priorités ont changé en moins d’un mois.
  • Les indicateurs de livraison sont excellents, alors que les résultats métier n’ont pas bougé.
  • Rien n’a été arrêté au cours de l’année écoulée.

Des moustiquaires, pas des harpons

Personne ne combat les moustiques avec un harpon. Ce qui marche est ennuyeux : une moustiquaire au-dessus du lit, une grille à la fenêtre, et vider l’eau avant qu’ils ne s’y reproduisent. La concentration fonctionne de la même façon. Elle n’a rien d’héroïque ; c’est de l’hygiène : décider ce qu’on ne fera pas, finir avant de commencer, et ne changer de direction que délibérément.

  1. Nommer une étoile polaire. Le résultat unique que le programme existe pour faire bouger, énoncé assez clairement pour qu’une équipe puisse s’en servir pour dire non. La feuille de route peut changer de nombreuses fois ; l’étoile polaire change rarement, et seulement délibérément.
  2. Écrire les non-objectifs. Une liste courte et publique de bonnes idées que vous ne poursuivrez pas cette année. C’est la page la plus utile de toute stratégie, parce qu’une décision qui n’exclut rien n’est pas une décision.
  3. Plafonner le travail en cours. Un nombre fixe d’initiatives en vol ; trois, c’est largement assez. Une nouvelle ne démarre que lorsqu’une autre se termine ou est arrêtée.
  4. Rapporter les fins, pas les démarrages. Montrez ce qui a été livré et ce que cela a changé, et rendez les dates de fin de la feuille de route aussi visibles que ses dates de début.
  5. Distinguer un pivot d’une toupie. Un vrai pivot est déclenché par des faits, décidé explicitement par un seul responsable, et clôt délibérément l’ancien travail. La toupie est déclenchée par une opinion, se produit graduellement, et garde tout en marche « au cas où ».
  6. Changer de direction aux points de contrôle. Une cadence fixe, disons chaque trimestre, protège les équipes d’un repilotage continu entre-temps.
  7. Fixer des critères d’arrêt avant de commencer. Décidez à l’avance quel résultat vous ferait arrêter. Un pivot exécute alors une décision antérieure au lieu de suivre une humeur.
  8. Fermer ce que vous quittez. Chaque changement de direction se termine par l’arrêt et le décommissionnement de l’ancien travail. Suivez la part du travail livré qui a ensuite été abandonnée : c’est l’indicateur honnête de la concentration.

La force n’est pas l’entêtement. Maintenir une décision contre les faits est un échec en soi. Le but n’est pas de ne jamais changer de cap ; c’est d’en changer rarement, explicitement, et pour des raisons que l’on pourrait écrire.

Pourquoi les décisions ne restent pas prises est un piège à part entière : voir Le piège de la décision.

Ce qu’il faut éviter

  • Démarrer une nouvelle initiative sans en arrêter une.
  • Mesurer l’avancement par ce qui a été lancé.
  • Tout appeler priorité un.
  • Garder l’ancien travail en vie « au cas où » après un pivot.
  • Construire deux versions en parallèle au lieu de choisir.
  • Approuver une nouvelle initiative sans nommer ce qu’elle remplace.
  • Répartir les personnes clés sur plus de deux ou trois engagements.

Le tournant de l’IA

Les moustiques se reproduisent dans l’eau stagnante : pas dans les lacs, mais dans les flaques. Un vieux pneu, un pot de fleurs oublié, un seau laissé dehors après la pluie. L’IA remplit chaque flaque. Quand construire coûte peu, changer de direction semble aussi coûter peu, alors pourquoi ne pas tout essayer ? Chaque prototype rapide qui atteint la production devient une eau dormante où l’on se reproduit. Le code n’a jamais été le coût total d’un changement de direction. L’intégration, les données, l’exploitation, les utilisateurs et l’attention avancent à la même vitesse qu’avant. L’échec n’est pas éliminé ; il est déplacé. La construction paraît rapide et bon marché, et la facture arrive plus tard sous la forme d’un essaim : une intégration qui ne se stabilise jamais, une exploitation noyée sous les variantes, des utilisateurs qui ne suivent plus. Pire, l’essaim est plus difficile à voir : quand tout est livré en quelques jours, un programme qui change de direction chaque mois a l’air productif.

Mais l’IA peut aussi être la moustiquaire. Les prototypes qui prenaient des semaines prennent maintenant quelques jours, alors vous pouvez tester une direction dans un bac à sable jetable avant de vous y engager, et vous arrêter à peu de frais quand les faits disent non. Et l’IA rend le portefeuille visible : elle peut cartographier ce qui est réellement en cours, signaler les initiatives zombies, et comparer ce qui a été commencé avec ce qui a été terminé. Utilisée ainsi, l’IA ne vous fait pas tourner en rond plus vite. Elle vous permet d’explorer largement tout en vous engageant étroitement.

Fermer la fenêtre, tendre la moustiquaire

Je ne veux pas être injuste envers les requins. Les programmes échouent bel et bien sur le coût, la vitesse, la qualité et la complexité. Mais c’est généralement là que l’échec devient visible, pas là où il commence.

La vitesse multiplie la direction. Avec une étoile polaire claire, l’usine logicielle IA est ce qui est arrivé de mieux à notre métier depuis longtemps. Sans elle, elle nous permet de tourner en rond plus vite, et répartit le coût si finement que personne ne le remarque avant la fin.

Alors la prochaine fois qu’une revue de programme part à la chasse à son requin, posez plutôt une question plus douce : qu’avions-nous décidé, qu’avions-nous décidé de ne pas faire, et nous y sommes-nous tenus ?

Puis fermez la fenêtre. Tendez la moustiquaire. Videz les flaques. Et dormez bien.

Avez-vous vécu un programme dévoré par mille petits oui ? J’aimerais sincèrement entendre votre histoire.

Toutes les situations décrites ici sont des composites, tirés de nombreux programmes sur 25 ans.

Partager :
Retour